Démarche

«Gouverner, c’est choisir», affirme l’homme politique Pierre Mendes-France. Il en va de même pour l’art de peindre. Chaque coup de pinceau, chaque passage du couteau à peindre, chaque ligne et chaque couleur sont le fruit d’un choix délibéré ou intuitif. La modalité du choix s’applique, en fait, à tout ce qui constitue un tableau : ses dimensions, son sujet, sa facture et ce qui s’en suit.

L’artiste, de son côté, a le loisir de cumuler les choix. Il peut décider, en effet, d’agir avec un degré de certitude tel que l’œuvre couvrira et oblitèrera à jamais les choix qui ont accompagné sa réalisation. D’autre part, il y a des peintres qui rendent l’observateur complice de la démarche de création de l’œuvre en y laissant subsister des traces, témoins de leurs doutes, des hésitations, des évaluations qu’ils ont cherchés à résoudre. Il faut compter Érik Desprez parmi ces derniers.

Regardons-y de plus près. Certes, Érik Desprez crée des tableaux à part entière, d’une exécution finie. De prime abord, ils sont de lecture facile. Toutefois, aussitôt qu’ils prennent corps dans notre esprit, ils révèlent leur complexité à la fois visuelle et intellectuelle.

Visuelle, puisque le cheminement créateur du peintre se signale d’abord par une preste attitude intuitive durant laquelle il créer des territoires organiques qu’Érik viendra par la suite structurer pour ordonner ce premier jet.

Intellectuelle car, en premier lieu, ils provoquent le doute quant au contenu et à leur signification, pour ensuite passer à l’envoûtement suscité par leur langage empreint d’ésotérisme poétique.

Erik Desprez fait de ses œuvres un écho de ses croyances. Il s’inscrit dans le grand courant actuel de retour aux sources, de ce post-modernisme spirituel qui n’accepte l’avenir qu’en fonction d’une forte dose d’apports venant des passés les plus lointains. Le présent ne semble jamais se réaliser tant il est vu comme un pont fragile entre ce qui fut et ce qui sera.

L’analyse formelle de l’œuvre ne peut donc se faire sans l’intervention des éléments ésotériques dont se nourrit sa pensée. Le mystère de la foi est parfois suggéré par des masses organiques de cire d’abeille ou autre matière qu’il verse ou applique fiévreusement sur la toile vierge. S’en suit un ajout de formes plus rigoureuses parfois découpées dans des œuvres antérieures et qui viennent rythmer et entraîner ses masses organiques dans des structures lyriques primitives. Érik Desprez ne craint pas de déverser l’essentiel de son être sur les tableaux qu’il fait. Il en résulte une saine aliénation.

Ses œuvres sont séduisantes par l’économie des couleurs choisies, leur composition ferme et chantante et leur effet d’insinuation spirituelle. Érik Desprez va au-delà de l’abstrait et reste en deçà du figuratif. Sans faire valoir l’histoire de l’art, il en tire des leçons qu’il escamote élégamment. Tout compte fait, ses œuvres atteignent le but que l’artiste s’est donné : communiquer sans passer au prêche, partager ses croyances sans les imposer, offrir une jouissance poétique sans tomber dans le sentimental.

Léo Rosshandler